Les Têtopèdes ou la mémoire en partage
- ladouchefroideartists

- il y a 5 jours
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Il y a quelques semaines, une classe entière débattait avec sérieux pour savoir si un Têtopède devait avoir des ailes de papillon, des bottes de chantier ou une queue de poisson.
Les idées se répondaient, s'opposaient parfois, se mélangeaient souvent. Peu à peu, le personnage prenait forme. Personne ne pouvait réellement dire qu'il en était l'auteur. Et pourtant chacun pouvait s'y reconnaître.
En les regardant construire ensemble ce personnage improbable, je me suis rendu compte que les Têtopèdes racontaient bien plus qu'un simple projet artistique.
Lorsque je me formais à l'art-thérapie, il y a près de vingt ans, j'ai découvert une idée qui ne m'a jamais quittée. L'art-thérapie telle que je l'ai apprise repose avant tout sur la relation. L'œuvre n'est pas une finalité. Elle devient un espace de rencontre où quelque chose peut apparaître entre les personnes. Le thérapeute peut soutenir une proposition, l'étayer, entrer en dialogue avec celle de l'autre. La création devient alors un langage partagé.
À cette époque, j'imaginais déjà une exposition réalisée avec différents publics : des enfants, des personnes âgées, des personnes autistes, des personnes porteuses de handicap. Je me demandais ce qui pouvait naître lorsque plusieurs regards se rencontraient dans une même œuvre.
Puis la vie d'artistes a pris le dessus. Les commandes, les expositions, les fresques monumentales et le travail développé avec Nove ont naturellement occupé le devant de la scène. Pourtant cette intuition est toujours restée présente.

Le principe est simple. Je peins de grands portraits réalistes et les enfants imaginent entièrement les corps des personnages. Mais ce qui m'intéresse n'est pas la qualité d'un dessin ni la capacité à bien représenter les choses.
Le véritable travail commence lorsque tous les dessins sont posés sur une table.
Les enfants observent leurs propositions, discutent, défendent leurs idées, acceptent parfois de les transformer ou de les abandonner. Ensemble, ils construisent progressivement un personnage qui n'est plus celui d'un enfant mais celui du groupe.
Cette étape est sans doute la plus importante. Elle raconte quelque chose qui dépasse largement le dessin.
Nous vivons dans une société où l'individu est souvent invité à se distinguer, à être performant, à développer sa singularité. À l'école, cette réalité passe aussi par l'évaluation, les résultats, les comparaisons.
Face au mur, les règles changent. L'objectif n'est plus d'être le meilleur mais de construire ensemble.
Au fil des semaines passées dans les écoles de Ronchamp et de Melisey, nous avons vu des enfants trouver une place différente. Des élèves très réservés défendre soudain leurs idées avec assurance. D'autres, parfois en difficulté dans le cadre scolaire classique, révéler une attention, une concentration et une implication remarquables.
Les classes ULIS nous ont particulièrement marqués. Nous avons vu des enfants profondément investis dans une création qui leur appartenait.
Parce qu'ils n'exécutaient pas une consigne mais participaient réellement à une œuvre.
Être co-créateur transforme profondément la manière dont un enfant se perçoit. Son idée peut modifier le personnage. Son imagination devient utile au groupe. Il découvre qu'il est capable d'apporter quelque chose que personne d'autre ne pouvait apporter à sa place.
Je crois que c'est ainsi que se construit une part de l'estime de soi, par l'expérience.

À Ronchamp, cette réflexion a pris une dimension supplémentaire.
Les portraits représentaient des femmes et des hommes qui ont construit l'histoire de la commune : une fileuse, une trieuse, un mineur, une écolière, mais aussi Henry Jacques Le Même et Le Corbusier. Avant de dessiner, les enfants ont rencontré des associations, découvert le patrimoine de leur village, écouté les récits des descendants des personnes représentées.

Ils ne se sont donc pas contentés d'apprendre une histoire mais y ont participé.
En imaginant collectivement les corps de ces personnages, ils sont devenus, à leur manière, les passeurs de cette mémoire.
Cette idée me touche particulièrement.
Depuis plusieurs années, mon travail interroge les images qui traversent le temps. Dans Nos jours heureux, je pars des films Super 8 réalisés par mon grand-père. Avec La Douche Froide, nous faisons dialoguer des images anciennes avec des écritures contemporaines. À Ronchamp, la mémoire locale rencontre l'imaginaire des enfants.
Au fond, la mémoire ne m'intéresse pas comme une archive. Elle m'intéresse lorsqu'elle redevient une relation.
Lorsqu'elle permet une rencontre entre des générations qui ne se sont jamais connues et devient le point de départ d'une création nouvelle.
C'est sans doute pour cela que la question de la culture à l'école me semble aujourd'hui si importante.
Les budgets consacrés aux interventions artistiques, à la musique ou aux pratiques culturelles se fragilisent progressivement. Après ces semaines passées avec les enfants, je ne peux m'empêcher de me demander ce que nous perdrions si ces espaces continuaient à disparaître.

Pas seulement des ateliers mais des lieux où les enfants découvrent qu'ils peuvent construire ensemble, où l'imagination possède une valeur, où la mémoire cesse d'être un simple récit pour devenir une expérience vécue, où chacun peut faire l'expérience que sa sensibilité compte.
À la fin du projet, il restera des personnages peints sur les murs des écoles.
Mais ce que je garderai surtout en mémoire, ce sont ces instants où une classe entière cherchait, avec enthousiasme et bienveillance, comment faire naître une idée commune.
Dans une époque qui valorise souvent la réussite individuelle, les Têtopèdes me rappellent que certaines des plus belles créations naissent encore de ce que nous sommes capables de transmettre, de partager et d'inventer ensemble.

Elise









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