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Les peintures des corps : une racine silencieuse de ma peinture


Depuis 2016, je continue à transmettre chaque année un module autour des peintures des corps au sein du Mouvement des Art-thérapeutes fondé par Henri et Joelle Saigre.

C’est probablement la seule pratique issue de l’art-thérapie que je n’ai jamais réellement interrompue.

Pendant longtemps, j’ai pensé cet espace comme parallèle à ma pratique artistique. D’un côté, l’atelier, les murs, les expositions, les résidences et de l’autre, ce cours transmis presque silencieusement d’année en année.

Et pourtant.

En reprenant ce module cette année, quelque chose est revenu avec évidence.

Les peintures des corps n’avaient jamais quitté ma peinture.


Avant la toile, il y a le corps.


Ma pratique de peintre a commencé bien avant ma formation au MAT. Lorsque j’entre en 2007 dans cette école, je peins déjà depuis plusieurs années. Je comprends aujourd’hui que ma pratique artistique et ma formation en analyse existentielle ne se sont jamais développées séparément.

Elles ont progressivement construit une même manière d’habiter l’image, le corps et la transformation.

Mon mémoire de fin d’études s’intitulait déjà Les peintures des corps. Il s’inscrivait dans une réflexion nourrie par l’analyse existentielle, les pensées de Michel Thévoz, Didier Anzieu, Gaston Bachelard, mais aussi par l’approche de l’art transformationnel développée par Henri Saigre.


À l’époque, je pensais travailler principalement autour du corps, du rituel et de la transformation.

Aujourd’hui, je comprends que cette recherche débordait déjà largement le cadre de l’art-thérapie.

Elle touchait quelque chose de plus vaste : la manière dont une image, une matière ou une présence peuvent transformer silencieusement une manière d’être au monde.



Michel Thévoz rappelle que le corps cesse d’être peint lorsque le support plastique devient autonome, stabilisé, séparé du vivant. Tant que le corps reste le lieu de la peinture, l’image demeure liée à l’existence, au rituel, à la transformation.

Dans les premières peintures corporelles, il n’est jamais réellement question de décoration. L’ocre rouge des corps préhistoriques n’embellit pas. Il transforme.

Le corps devient alors le premier lieu où l’homme inscrit autre chose que sa simple survie.

Peindre sur le corps, c’est déjà créer un passage.


La peau, le passage et le rituel


Pendant mes années de formation, la pensée du Moi-peau de Didier Anzieu a profondément marqué mon regard. La peau n’est pas simplement une frontière biologique.

Elle contient, protège, relie et expose à la fois. Elle est une limite mouvante entre le dedans et le dehors.

Avec le temps, je comprends que ma peinture continue elle aussi à travailler cette frontière fragile.

Je ne cherche pas une image close mais un espace où quelque chose continue à circuler.

Ce qui me touche aujourd’hui encore dans les peintures des corps, ce n’est pas uniquement la transformation, c’est la manière dont cette transformation est contenue.


Dans les sociétés traditionnelles, les peintures corporelles apparaissent rarement hors du rituel. Le rituel crée une structure : entrée, passage, retour. Il permet d’approcher l’informe sans s’y perdre.

Ce qui se joue dans ces pratiques éphémères : disparaître un instant pour revenir autrement.

Je crois aujourd’hui que beaucoup de mes œuvres continuent à parler de cela.


De l’art-thérapie à l’art transformationnel


Henri Saigre parlait d’art transformationnel.

Avec le temps, cette notion a pris une place de plus en plus importante dans ma réflexion. Il ne s’agit plus simplement de réparer ou même seulement d’exprimer. Il s’agit de traverser une transformation.

L’œuvre n’est plus forcément un objet final, elle devient parfois un espace de passage.

Et peut-être que ma peinture continue depuis toujours à chercher cela.


L’image poétique face à la consommation d’images


Dans les vidéos Super 8 de mon grand-père, il y avait déjà des apparitions fragiles, des gestes presque perdus, des silhouettes traversant le temps sans savoir qu’elles deviendraient mémoire.

Lorsque j’arrête ces images dans la peinture, je ne tente pas réellement de reconstruire le passé.

J’essaie plutôt d’habiter un instant sa disparition.


Chez Gaston Bachelard, la matière n’est jamais passive. Elle agit sur celui qui la travaille. La poussière, la lumière, l’eau, le vide ou la cendre deviennent des espaces de rêverie et de transformation intérieure.


Je crois que ma peinture s’est progressivement déplacée vers cet endroit.

Non plus simplement représenter des êtres ou des souvenirs mais entrer en relation avec ce qui affleure à travers eux.


Aujourd’hui, dans un monde saturé d’images immédiatement consommées, je me demande souvent si tout n’est pas finalement question d’intention.

Certaines images cherchent à être vues rapidement, reconnues immédiatement, consommées sans résistance.

D’autres tentent encore d’ouvrir un espace intérieur.

Peut-être que l’image poétique apparaît précisément à cet endroit c'est à dire lorsqu’une image cesse d’expliquer pour commencer à ouvrir.

Je crois que les images qui me touchent réellement sont celles qui laissent subsister du vide et une possibilité de résonance.


Méditation de l’autre


Quand je peins un visage, une photographie ancienne, une silhouette ou une trace, quelque chose s’installe lentement.

Une forme de méditation de l’autre.

Une discussion silencieuse.

Et parfois même un déplacement intérieur.

Je crois aujourd’hui que la peinture me transforme autant que je transforme l’image.


Transformer sans fixer


Dans Nos jours heureux, les images apparaissent puis se dissolvent dans la matière.

Dans les portraits de La Douche Froide, les visages émergent puis se perdent dans les lettres, les traces et les superpositions.

Peut-être que tout mon travail continue finalement à chercher la même chose, transformer sans fixer.

Contrairement au tatouage qui inscrit durablement, la peinture corporelle transforme sans enfermer. Elle ouvre une possibilité, puis disparaît.

Et peut-être que la peinture continue toujours à chercher cela, créer des formes suffisamment fortes pour transformer un instant notre rapport au monde, mais suffisamment ouvertes pour ne pas nous y emprisonner.


Les peintures des corps ne sont peut-être pas un ancien sujet de recherche mais plutôt sont-elles simplement la racine silencieuse de tout ce que je peins encore aujourd’hui.

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